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ABEL ou la traversée de l'Eden Marie Balmary

Le serpent sexe unique
. Le serpent parle le langage de celui qui fournit un bien qui fait mal (ex les vendeurs de drogues) :
-bien à manger : c'est du plaisir
-désirable pour les yeux : cela fait voir le monde beau
-agréable pour comprendre : cela rend intelligent
Il parle aussi comme un père incestueux : « Tais-toi petite sotte, tu ne sais pas comme c'est bon »
Il s'agit du serpent. Il apparaît après que l'adam (l'humain) a rencontré la femme. P.191
Contiguïté entre la nudité des humains et l'arrivée du serpent.
Or, le serpent a l'apparence de ce qui manque à la femme. .. détaché du corps de l'autre, il peut figurer la différence des sexes, vue seulement en terme d'avoir/ne pas avoir ; n'est ce pas son manque alors qu'elle voit et qu'elle entend ? .. Ce qui se manifeste sous la forme hallucinée du serpent qui parle est ce qu'a l'homme, que la femme n'a pas. Elle est une des preuves que le dieu n'a pas donné « tout » et c'est la femme qui peut s'en apercevoir la première étant du coté « qui n'a pas ».
Car, c'est vrai, le dieu n'a pas donné la totalité à chacun. .. le serpent va leur faire croire que ne pas avoir tout, c'est n'avoir rien, il y a une autre vérité qu'ils ne sauront pas lire : la différence, c'est la relation ; le manque, c'est la possibilité de parler.
.
Dans la Bible, le premier combat initiatique est celui d'une femme avec un monstre mâle (monstre : un serpent qui parle en est tout de même un.)
Ce que le serpent propose, la connaissance par le manger et le « être comme des dieux » détruit deux frontières, deux lieux de différenciation par la parole. La tentation consiste à croire ceci : P.193
- Ils seraient l'un comme l'autre, s'ils faisaient disparaître leur différence - en la mangeant.
- Ils seraient comme des dieux, s'ils mangeaient l'interdit. « Comme des dieux » et non « des dieux. » Mimétisme et non-identité propre.
Les humains seraient donc tentés par la possession d'un bien qui leur donnerait un statut.
Or ce statut (comme des dieux) est moins que celui qu'ils ont déjà (l'image) et qu'ils peuvent développer par leur relation (la ressemblance avec le dieu qui dit « Nous »)
Ils sont tentés par un objet qui leur ferait soi-disant avoir individuellement ce qui ne s'atteint que par le verbe être-avec.

La différence des sexes comme bonheur.
Toute différence peut être lue en bien ou en mal. .
La différence des sexes est ambiguë : elle est à la fois puissance de vie et marque du manque, isolement et possibilité de rencontre. Elle peut être bien lue comme voie d'accès à la relation, à l'union créatrice, à la parole. Elle peut être interprétée comme lieu d'avènement à la conscience, condition divine du « être avec l'autre » sans cesser d'être soi. Comprise ainsi, l'incomplétude de chacun est richesse et non pauvreté. Richesse de l'écart à maintenir, non à combler.
Le manque garde la place de l'autre dont il signifie sans cesse l'attente. Sans lui, pas de désir. Et l'interdit de l'arbre se révèle garant de présence, ce « ne pas manger tout » pour qu'il n'y ait pas que des choses sur cette terre mais aussi des personnes, non consommables. .

Suivre jusqu'au bout la différence des sexes :
-d'abord juste évoquée dans la parole de l'homme, par l'écart entre les mots isch et ischa. Elle n'est pas reconnue dans un dialogue mais dite seulement à la troisième personne.
-leur état physique et psychique : nus et sans honte.. P.195
En ce lieu (Eden) idyllique rien ne manque à l'humain et à sa femme sinon ce qui est proprement humain : la parole personnelle. Peut être d'ailleurs est-ce cela une idylle : le temps où l'on peut continuer à dire « os de mes os, chair de ma chair ». Un « Nous » indifférencié. Sans avoir encore affronté la limite de cette unité merveilleuse, l'objet, l'acte, la personne ou même le goût pour lequel, pour la première fois, l'un ne pourra plus s'identifier à l'autre.
L'heureuse reconnaissance de leur communauté de substance ne dit encore rien de ce qui ne leur est pas commun.
La parole de leur différence est le passage inévitable puisqu'elle est le modèle numéro un de la parole d'identité : JE= non-TU. TU= non-JE.

Le serpent comme épreuve
Le serpent comme représentant du phallus, le sexe dressé.
Voir le serpent-phallus détaché du corps de l'homme est le signe d'une épreuve psychique pour la femme qui a cette vision. Ce serpent qui parle habite l'imaginaire.
Le serpent peut représenter l'énigme, voire le traumatisme de la différence. P.197
L'épreuve de l'Eden pourrait bien être : parvenir à faire entrer dans le dialogue -symboliser-ce en quoi ils ne sont pas semblables.
C'est là qu'apparaît le serpent. Rusé - mais le mot veut dire aussi « nu » - parmi « tous les vivants du champ.. »
Le serpent vient d'ailleurs, du champ, hors du jardin. Hors de la terre de la parole.
La différence des sexes est bien présentée comme ce qui n'a pas encore été dit par la parole humaine.
Cette différence insymbolisée (apparaît d'abord à la femme) et sous la forme de ce qui lui manque. Or, aucun vivant sur terre ne figure mieux le phallus que le serpent. Tant par sa forme que par son mouvement, sa possibilité de se dresser (animal bien connu des psy pour être un objet de phobie féminine).
Si l'arbre est l'arbre de la différence, le serpent-phallus, lui, ne représente qu'un seul coté de la différence, un seul sexe, le visible qui peut se croire tout.
Le phallus qu'elle n'a pas est ce qui peut faire croire à la femme qu'elle est privée de quelque chose, ce qui peut lui faire croire que la loi donnée n'est pas une loi de relation mais de privation.
Et que si elle obéit à ce dieu, la femme, selon cette logique n'aura rien, ne sera rien, n'étant ni le dieu qui possède seul la connaissance, ni l'homme qui possède seul le phallus.
Lorsque la valeur n'est pas la relation mais le phallus (la puissance visible) la femme n'est Rien ou à peu près, ou si peu. Inconsistante physiquement et vaine en parole : elle ne gouverne même pas en elle-même. P.199
L'héroïne est féminine, le monstre masculin. Ce monstre n'est pas une confusion de la différence comme la sphinge (dans Odipe). Il est une réduction de la différence. Il est l'homme réduit au phallus, réduit à sa puissance de vie visible, tandis que celle de la femme est invisible aux yeux. L'homme peut voir son sexe tandis que la femme doit croire le sien. Elle est donc plus vulnérable à la convoitise. Pourtant si elle ne se laisse pas gouvernée par la vision de son manque, alors qu'elle a été formée la seconde, elle sera la première à parler en première personne.

Dans la différence des sexes, il y a pour chacun un rapport au phallus : l'avoir (masculin) et le non-avoir (féminin). Mais la différence des sexes est plus riche que cela.
C'est cette version du « prendre pour avoir » -au lieu de « recevoir pour être avec » - qui va séduire la femme. Elle donne activement du fruit à son homme tandis que celui-ci mange sans même recevoir.
Elle n'a fait que détourner à son profit, mais sans en changer la nature, une conception de la relation qui fait de l'un l'objet passif de l'autre.
Avant l'épreuve du serpent, le couple avait été annoncé par le verbe « s'unir » et non pas « connaître ».
Ce qui n'est pas trouvé ici, c'est précisément l'accès au « Nous » qui permet d'être nu avec l'autre sans avoir honte et de recevoir la visite du dieu de la parole sans avoir peur. Cette impossibilité de l'accès au pronom de la relation ne peut pas être sans effet sur la génération suivante qui doit être issue de la différence homme et femme.
Rien qui ressemble au partage de ce que chacun connaît et que l'autre ignore et qui écoutera. Ce rapport sans relation, qu'il soit oral ou sexuel, c'est la mort de la parole, de l'humanité.

L'objet interdit, ni à prendre ni à donner

Le seul arbre distingué dans la Genèse est le figuier.
La figue est le végétal le plus adéquat pour représenter la différence des sexes : vue en plein ou en creux, la figue peut représenter le double aspect du sexe extérieur masculin et du sexe intérieur féminin.
. P.201.. double erreur : la femme prend ce qu'elle n'a pas, et l'homme reçoit ce qu'il a.
. la femme prend ce qu'elle n'a pas à avoir -le phallus. Et l'homme reçoit ce qu'il a comme s'il ne l'avait pas. La femme devient celle qui lui a donné ce qu'elle n'a pas reconnu qu'il avait, au lieu de le reconnaître comme homme, porteur de ce qu'elle n'a pas. L'homme en est à la fois défait et survalorisé.
. sous une apparence d'émancipation, il pourrait s'agir, .., d'un assujettissement à un autre dieu, impersonnel celui-là et d'autant plus difficile à combattre. . Comme il faut, comme tout le monde. Mort de la différence.
. manger l'interdit : l'image correspond exactement à l'intériorisation des paroles de l'autorité, la définition du Surmoi. Manger la loi, s'en nourrir, qu'elle pénètre vos tissus. Devenir la loi incarnée.
Le paradoxe serait alors assez redoutable : en transgressant cet interdit de manger, loin de s'en libérer en mangeant, on avalerait au contraire l'interdit lui-même, on le ferait rentrer en soi.

La loi mangée qui fait mal

Lorsque la loi qui avait été posée entre les humains, les séparant pour qu'ils puissent s'unir sans se confondre, lorsque cette P.203 loi se trouve à l'intérieur d'eux-mêmes, quels dégâts.. ? . Elle les persécute de l'intérieur de leur propre esprit. .
Le corps humain nu a forcément à voir avec le phallus-serpent. Et c'est ce plus et ce moins, ce « pas comme l'autre » qu'ils se cachent mutuellement.
. C'est un passif : « leurs yeux sont ouverts », ils ne sont pas auteurs, ni même acteurs de cette ouverture. . l'homme et la femme ne se crèvent pas les yeux nouvellement ouverts (comme Odipe) mais ils cachent ce que ces nouveaux yeux ne peuvent plus voir sans honte. .
Tous deux manquants de l'autre sexe, ils ne pourraient s'en réjouir et s'en glorifier que si la relation et non la possession était leur façon de devenir des dieux. Mais ils ont cru y parvenir par le vol d'un objet divin. .

Manger la loi ouvre donc des yeux. Des yeux qui lisent comme honte de n'être pas tout, de n'être pas comme. . Des yeux par lesquels ils ont peur à leur tour d'être vus pas-comme des dieux.